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Suite 2 de l’exposition Jacques SORGEL
« L’accostage »
Etrange pierre de touche de notre exposition cette œuvre à la différence de toutes les autres ne s’impose pas par la couleur. Perspective, lumière et ombres et teintes sont fondues dans une relative et très nuancée monochromie.
Elle m’a désarçonné. J’ai cru à une œuvre ancienne. Nos visiteurs vont plus loin. Ils m’amusent en supposant une erreur dans l’accrochage. Et pourtant c’est le thème habituel de Sorgel. Sorgel est Sorgel. Il ne suit pas les impératifs du marketing qui dirige les marchés de ce que l’on appelle art aujourd’hui.
Il s’agit en fait d’une œuvre récente premier panneau d’un triptyque dont le sujet est la tour de Babel. Cette tour de Babel est très moderne. Les maisons s’empilent les unes sur les autres. Les bateaux nombreux ne naviguent plus sauf une caravelle solitaire qui semble figée dans on élan. Elle va accoster quoi et à quel niveau ce cette tour que chacun sait vouée à la destruction. Sorgel n’en ignore rien. Mais il attend que le besoin de matérialiser son rêve se fasse impérieux. Il ne craint pas que ce tableau mis aujourd’hui à la vente soit expatrié. Il croit à la puissance de son œuvre. Un jour la tour de Babel centrale et l’autre flanc du mouvement vivront leur vie quand même et passeront leur message intemporel où qu’ils soient. Il ne faut pas être prophète pour être d’accord avec lui sur ce point.
« La contrebasse »
Etudier Sorgel à travers son œuvre devrait être facile. Il y est dedans tout entier et il ne veut rien nous cacher. Mais ses œuvres comme l’homme ont au moins trois étages et il faut les aborder si on le peut aux niveaux matériel, intellectuel et métaphysique.
Au rez-de-chaussée c’est assez facile. On est séduit par les escalades extrêmement étudiées des couleurs et des formes. On dirait un ballet bien rythmé et on rêve aussitôt à la manière dont cette œuvre illuminerait l’appartement familial. Mais la curiosité s’éveille et des détails saugrenus éveillent notre curiosité : arbres sucettes, arbres toupies, arbres houppettes et petites maisons délicatement posées sur des livres nous paraissent autant de devinettes philosophiques.
Pourquoi ce poil à gratter dans un paysage aussi idyllique ? Peut-être pour nous obliger à aller plus loi et à remarquer l’absence de ciel dans ce tableau-là. Pourquoi les quelques personnages ne réagissent-ils pas à ces absurdités ? Peut-être parce qu’ils sont figés dans leurs habitudes. Le lecteur lit, le jockey joue avec sa cravache, le retraité retrace ses pas, et la contrebasse pendant ce temps, que fait-elle la contrebasse qui donne son titre à l’œuvre ? Elle est abandonnée. Personne ne pense à lui gratter le ventre pour réveiller cette Belle Endormie. Qui va le faire ?
Vous peut-être ?
« L’oasis »
On étouffe ! On meurt de soif !
Voilà ce que hurle Sorgel dans cette œuvre dont le titre est (me semble-t-il) fort trompeur.
Malgré des éléments familiers (bateaux à sec ou navigant dans les aires, arbres plongeant leurs racines en forme de diapason dans des bouteilles (avec Sorgel la musique n’est jamais bien loin !) maisons-livres aux portes et fenêtres en trous de serrures s’inclinant les unes sur les autres à donner le vertige et toujours de la couleur, une couleur a ressusciter les morts dans une composition irréprochable.
Je ne crois pas avoir besoin d’ajouter que cette soif dans une oasis ou l’eau est partout visible n’est pas un besoin physiologique et, puisque j’ai accepté de me livrer à un exercice de voyance, je dirai sans hésiter : « Oui ! Sorgel mon ami, nous partageons tous ta soif d’infini et quand tu te fais notre porte parole et le dis si bien, tu donnes à ton œuvre une très très rare qualité ! »
Sorgel postface
Tout artiste véritable pourrait être un jardinier intuitif. Tout jardinier créateur est forcément un artiste. Tout jardin réussi est comme un tableau de Sorgel le Saint des Saints, le cœur du secret de quelqu’un d’inspiré, le tabernacle protégeant et révélant à la fois le plus intime, le plus durable et le plus universel d’un être humain.
Il est donc audacieux d’y poser un œil profane ou pire, de montrer du doigt tel épineux, telle pierre sur le gazon dont lui seul connait la nécessité créatrice même s’il s’agit d’une splendeur naturelle semée par un oiseau migrateur.
Mais la profanation n’est peut-être pas inévitable et c’est à la demande de Sorgel que j’ai osé accepter l’expérience de me confronter à chaque tableau de son exposition comme un imagier médical utilisant de dangereux rayons pour explorer scrupuleusement certains organes vitaux. J’espère ne pas avoir saccagé le jardin de ses rêves en y lâchant ma meute pour attraper le lièvre qui grignotait ses choux. J’espère aussi ne pas avoir fait mon autoportrait en croyant avoir réalisé le sien. Si par malheur j’avais commis cette faute, j’espère qu’il voudra bien me pardonner et je lui délègue tout pouvoir pour détruire l’objet de son souci, en même temps que celui de s’en servir comme il le juge utile.
Je n’ai écrit que mon ressenti sans être dupe de mon insuffisance pour dresser cette « carte du ciel ».
Alain Querre
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